Tuesday, October 24, 2006

Histoire des objets techniques du XXe siècle

Friday, May 05, 2006

Leçon3. Les nouveaux régimes du savoir, 1520-1580


Le cours a déménagé : Histoire des Techniques

Wednesday, March 01, 2006

Leçon2. Les acteurs : entrepreneurs, ingénieurs, administrateurs

© 2006 (Les textes publiés peuvent être partiellement cités à condition de mentionner le nom de l'auteur et sa source. En revanche, la reproduction intégrale des articles doit être soumise à l'autorisation expresse et préalable de l’auteur).

Dans ce second cours, nous allons en rester à la perspective d’ensemble que nous avons commencé à envisager dans le premier cours. Seulement nous allons déplacer l’angle d’approche, le centre d’intérêt du contexte général, de la culture d’ensemble, vers les acteurs de cette histoire. Ce que je me propose ici, c’est d’envisager avec vous, la manière dont s’est construite historiquement la représentation de chacune des figures majeures de l’histoire qui nous préoccupe : l’entrepreneur, l’ingénieur, l’administrateur. Cela va nous amener à envisager successivement : une définition, un état, une fonction. La définition d’abord : nous allons chercher à comprendre d’où vient la notion d’entreprise dans notre culture, comment elle s’est développée et de quel sens le terme s’est chargé avant qu’il en vienne à désigner plus spécifiquement l’entreprise de production industrielle (I). L’état ensuite : nous allons nous demander à quoi correspond l’ingenium, ce qu’est « être ingénieur » entre XVIe et XVIIIe siècle. (II). La fonction ensuite : fonction : que signifie administrer la technique, d’où et comment est née cette approche qui d’emblée a été appelée : « technologie » (III).

Mais auparavant, voici les principales publications en la matière. J’y ai joint l’un de mes propres ouvrages parce qu’il aborde les questions de la technologie, au XVIIIe siècle, dans les deux premiers chapitres, et son évolution dans le premier tiers du XIXe siècle, en son chapitre V.

Bibliographie

A/ Ingénieurs, entrepreneurs

Vérin Hélène, Entrepreneurs, entreprise, histoire d’une idée, Paris, PUF, 1982

Vérin Hélène, La gloire des ingénieurs. L’intelligence technique au XVIIIe siècle. Paris, Albin Michel, coll. « Evolution de l’Humanité », 1993

Laufer Romain, Hatchuel Armand (dir.), Le Libéralisme, l’Innovation et la Question des Limites, Paris, L’Harmattan, 2003

B/ Les débuts de la technologie

Guillerme Jacques, Sebestik Jan, « Les commencements de la technologie », Thalès, tome 12, année 1966, Paris, PUF, 1968, p. 1 – 72

Sebestik Jan, Guillerme Jacques, « De la technique à la technologie », Cahiers Sciences-Techniques-Société, Paris, Editions du CNRS, 1984

Garçon Anne-Françoise, Entre l’Etat et l’Usine. L’École des Mines de Saint-Etienne au XIXe siècle, Rennes, PUR, 2004

I. Qu’est-ce que l’entreprise ?

Entrepreneur, entreprise : dans notre esprit, ces deux termes renvoient presque automatiquement à l’industrie. Prononcer le terme « entrepris » renvoie spontanément à cette sorte d’organisation, à ce groupement d’hommes et de capitaux, qui sous la direction d’un chef d’entreprise, individuel ou collectif, prend en charge l’organisation de la production des biens et des services : « Mise en œuvre de capitaux et d'une main-d'œuvre salariée en vue d'une production ou de services déterminés » trouve-t-on pour la définition « économique » du terme dans le TLF. Mais ce champ sémantique est second. Le TLF donne pour premier champ sémantique plus vaste, que ne spécifie aucune catégorie : « Action d'entreprendre quelque chose; ce que quelqu'un entreprend ». Et de donner pour premier exemple, une citation de Victor Cousin : « J'espère que vous comprenez maintenant la portée de l'entreprise philosophique et historique, que je me propose d'exécuter avec vous et devant vous. Le but est bon, je le crois, mais la route sera longue; ce n'est pas en quelques mois, en une année que nous pourrons arriver au terme. » Hist. de la philos. du XVIIIe siècle, t. 1, 1829, p. 31., et d’y ajouter, après une citation de Gautier évoquant combien un voyage en Espagne est une « entreprise difficile », une citation de Sartre : « Cet idéal irréalisable, en tant qu'il hante mon projet de moi-même en présence d'autrui, n'est pas assimilable à l'amour en tant que l'amour est une entreprise, c'est-à-dire un ensemble organique de projets vers mes possibilités propres », SARTRE, L'Être et le Néant, 1943, p. 433

Le terme contient beaucoup plus que ce qu’on lui attribue dans l’ordre de l’économie. L’idée qu’ils contiennent est beaucoup plus vaste, déborde de l’organisation elle-même, pour inclure des modalités d’action, ce que dénote l’expression : « esprit d’entreprise ». Historiquement, cette première couche sémantique, disons ce substrat sur lequel la sédimentation sémantique s’est ensuite effectuée, s’est mise en place précocement. La littérature médiévale en témoigne. Un signifié s’est progressivement mis en place à ce moment, qui ensuite s’est déporté, du signifiant initial général, une forme d’action, une manière d’agir, vers des signifiants plus spécifiques, des formes particulières d’actions. L’adéquation à la production proprement dite, s’est faite entre XVIIIe et XIXe siècle, et a été théorisée par deux grands auteurs de la pensée économique, Richard Cantillon d’une part, dans le premier tiers du XVIIIe siècle, Jean-Baptiste Say ensuite, dans les premières décennies du XIXe siècle. Dans son ouvrage Entrepreneur, Entreprise, histoire d’une idée, Hélène Vérin s’est attachée à décrypter et à décrire les différentes phases de cette évolution sémantique. Plus récemment, elle reprit l’analyse dans un article. L’analyse est instructive à deux égards : elle aide à mieux comprendre les sentiments contradictoires qu’on entretient en France vis-à-vis des entrepreneurs ; plus largement, elle permet également de mieux cerner la manière dont on a perçu l’activité productrice dans le monde occidental.

Jean-Baptiste Say, le premier, a désigné le dirigeant d’un atelier industriel, du terme d’entrepreneur. Et, il est intéressant de savoir, que lorsque l’ouvrage de Say, son Traité d’économie industrielle, a été traduit en Anglais, le traducteur n’a pas su comment traduire ce néologisme. Faute de mieux, il a proposé le terme « undertaker », sachant que les britanniques, pour la même fonction, parlait plutôt de « manager », qui correspond, on le sait, à notre français : « gestionnaire ».

Donc, « entreprendre » et « manager » ne sont pas strictement identiques, et ne correspondent pas exactement à la même compréhension de l’entreprise, indépendamment des formes actuelles d’organisation et de direction. Le terme « Manager », vient du vieux français : « mesnager », qui signifie au sens premier « faire bon ménage », bien tenir son foyer, le gérer correctement dans toutes ses dimensions et implications). Qu’en est-il pour « entreprendre » ?

A/ L’entreprise : un début osé, un commencement hardi

Le plus simple, pour répondre à la question, est de partir du Dictionnaire Universel de Furetière (1619-1688, élu en 1662 à l’Académie) dans ses premières éditions de 1690, 1704 et 1727, à la charnière donc des XVIe et XVIIe siècles. Furetière donne pour « entreprise » :

® « résolution hardie de faire quelque chose ». « C’est une hardie entreprise que celle du bâtiment de St Pierre de Rome »

® « Entreprise en termes de guerre, se dit du dessein qu’on forme, du devoir où on se met de surprendre une place, une Province, d’enlever un quartier… »

® « On dit en termes de chasse qu’un chien ou un oiseau est de grande entreprise pour dire qu’il attaque hardiment le gibier. »

Un siècle avant, Charles Estienne, dans son Petit Dictionnaire latin-français et français-latin, paru en 1559, rattachait, quant à lui, l’entreprise à la notion de début de commencement, mais en l’insérant dans la sémantique du verbe latin « coepio, coepere, coepi, coeptum : - tr. - entreprendre de, commencer à, se mettre à, tenter ». « Entreprinse », c’est

® Coeptum, soit « commencement », « entreprinse »

® Incoeptum, soit : « encommencement », « entreprinse »

® Susceptum : « entreprinse »

Le rapprochement entreprendre/ « coeptus » est intéressant, car il place le sens directement vers le début d’une action : Coeptus, c’est ce qui est commencé, projeté, entrepris, c’est le commencement délibéré, le début de l’action. Coepi et l’infinitif, c’est se mettre à : commencer à plaider (Cicéron), commencer à construire un pont », avec de surcroît une connotation vers l’agressivité, la guerre : « plurima miscere coepit, c’est se mettre à faire toutes sortes d’intrigues. César emploi le mot pour signifier qu’on se mit à ravager des champs (eorum agros populari coeperunt »).

B/ L’entreprise, c’est l’ « emprise » médiévale.

Entreprise/emprise : on est là dans le sens premier du terme, celui qui se rencontre dans les textes médiévaux. Entreprise vient en fait d’emprise, qui était le terme générique au Moyen-Age, dont témoigne l’histoire du mot, telle que l’établit le TLF : Emprise : « HIST. FÉOD. Entreprise, prouesse chevaleresque. Ce fut [la Révolution] une folle « emprise », à la façon des vœux chevaleresques du Moyen Âge (RENAN, Feuilles dét., 1892, p. 244). [...]Étymol. et Hist. 1. 1175 subst. « entreprise » (BENOIT DE ST-MAURE, Chron. des ducs de Normandie, éd. C. Fahlin, 17511). Tandis que le sens que l’on connaît actuellement : « domination sur une personne », n’est attesté qu’à partir de 1862. Emprise glisse progressivement vers « entreprise » , dont voici l’histoire : Ca 1230 « défaut » (Chevalier aux deux épées, 12251 ds T.-L.), attest. isolée; 1. a) ca 1393 « action de mettre en œuvre » (Ménagier, I, 57 ds T.-L.); b) 1699 « opération de commerce » (FÉNELON, Télémaque, XII ds LITTRÉ) d'où 1798 « établissement, firme » (Ac.); 2. a) [1373 « opération militaire » (Ordonnance de Charles V sur l'Amirauté, éd. H. L. Zeller, Berlin, 1915 d'apr. FEW t. 9, p. 349b)] 1422 (A. CHARTIER, Quadrilogue invectif, éd. E. Droz, p. 35, 1. 19); b) 1721 « tentative de séduction » (MONTESQUIEU, Lettres Persanes, 20 ds LITTRÉ). Substantivation du part. passé fém. de entreprendre*. Fréq. abs. littér. : 3 206. Fréq. rel. littér. : XIXe s. : a) 5 177, b) 2 397; XXe s. : a) 3 032, b) 6 104. Bbg. DUBUC (R.). La Planification à long terme dans l'entr. Meta. 1974, t. 19, p. 211.

Entreprise/emprise : on est là donc, à l’origine, dans la prouesse chevaleresque, d’abord militaire, comme en témoigne ces vers de La mort le roi Artu, (v. 130-140), c'est-à-dire dans l’idée d’un projet susceptible de réussir parce qu’il est pour l’adversaire imprévisible :

- « Sir, fet messir Gauvains, nos irons droit à la cité de Gaunes ou li rois Boorz et li rois Lioniax et Lancelos et Hestor demeurent atout leur pooir; et se nos par aucune aventure les poions entreprendre nos porrions nostre guerre legierement mettre a fin. »

Ce qui signifie qu’il n’est pas sans risque, comme l’atteste la réaction d’Yvains dans le même passage :

- « Par Dieu, fet messire Yvains, c’est folie… »

Que le terme s’élargit de la conquête militaire à la conquête des femmes, n’enlève rien du sens global qu’il contient. Être « entrepreneur »,

® c’est se mettre en situation de rencontrer l’imprévisible ;

® Avec un but social : assumer l’imprévisible pour sauver la communauté

« Hardis feront des emprises si belles

Que le vieil temps n’en sera le vainqueur », écrit joliment Ronsard, attestant de la continuité de cette charge sémantique.

C/ L’entreprise : la maîtrise d’une « action à l’aventure »

L’entreprise symbolise aussi ou si l’on préfère, elle est bien symbolisée par l’ardeur juvénile, l’un étant en quelque sorte co-extensif à l’autre. Descartes, l’exprime nettement au XVIIe siècle :

« Le plaisir que prennent souvent les jeunes gens à entreprendre des choses difficiles et à s’exposer à de grands périls, encore même qu’ils n’en espèrent aucun profit, ni aucune gloire, vient en eux de ce que la pensée qu’ils ont que ce qu’ils entreprennent est difficile fait une impression dans le cerveau qui, étant jointe avec celle qu’ils pourraient former s’ils pensaient que c’est un bien de se sentir assez courageux, assez adroit ou assez fort pour oser se hasarder à tel point est cause qu’ils y prennent plaisir . » Descartes, Traité des passions de l’âme, § 95

Ce qui caractérise l’entreprise, c’est donc :

® Un projet, une visée, une volonté d’emprise

® Un projet risqué, qui ne va pas de soi,

® Un « action à l’aventure » susceptible d’engendrer un profit, généralement la possession

® Et qui peut impliquer le calcul.

C’est très exactement la définition que Cantillon donne de l’entreprise commerçante et industrielle, dans son Essai sur la nature du commerce en général, 1734/1755 :

« Les fermiers & Maîtres artisans en Europe sont tous entrepreneurs & travaillent à l’aventure. », (p. 9, fac-similé de l’édition de 1755, London, Macmillan, 1892).

Pour Cantillon, le monde se partage en deux classes, celles des propriétaires et celle des entrepreneurs. On voit bien ce qu’est le propriétaire, l’homme de cette certitude qu’est la propriété. L’entrepreneur, lui, ne possède rien, en dehors de son savoir-faire et de son aptitude au travail. L’entrepreneur, explique Cantillon, est un homme de l’occasion, un homme qui cherche à tirer profit de l’occasion qui se présente, qu’il cherche à saisir. Il vit donc au hasard, il vit du hasard qui le nourrit ou peu au contraire l’empêcher, ainsi le hasard climatique qui peut détruire une récolte. Pour survivre donc, pour s’enrichir malgré tout, l’entrepreneur « examine, pèse, essaie ses jugements… ». En d’autres termes, pour user du désordre, il doit faire intervenir le calcul, l’ordre. « Entreprendre est produire un ordre dans l’élément du hasard. L’ordre général de l’économie est la résultante des entreprises engagées et conduites. A la limite, légitimer le système de l’entreprise est décréter qu’il est devenu la condition de la possibilité de la loi. Ce qui est précisément le cas en économie politique lorsqu’on fait de l’offre et de la demande la loi du marché… », observe Hélène Vérin, dans l’innovation et la question des limites. C’est ainsi que l’entreprise fait son entrée dans le monde de l’économie.

II. Etre engignour

Je commencerai cette partie dédiée à l’ingénieur, en opérant une rapide mise en contexte, en évoquant rapidement l’évolution des techniques proprement dites. Puis, nous verrons l’évolution de la position de l’ingénieur, le glissement de l’homme de l’engin, de l’engignour, vers l’homme de l’Ingenium, sa valorisation sociale progressive, et les conséquences qui en ont résultées au plan de la technique, de la relation au politique, et de l’administration.

A/ Techniques et guerres entre XIVe et XVIe siècles : une mise en contexte.

L’essor des techniques fut considérable entre XIIe et XVIe siècles, tant dans le domaine du savoir que dans celui de la production. Dans le domaine du savoir, ce fut la découverte de l’imprimerie ; dans le domaine de la production, les techniques minières, métallurgiques, hydrauliques et avec lui le développement de techniques de plus en plus sophistiquées, dont témoigne en fin de période le De Re metallica d’Agricola. L’essor de l’art militaire fut considérable aussi. L’invention de l’artillerie eut un impact profond sur la compréhension de la relation à la technique à la Renaissance, en perturbant profondément la conception que les élites militaires et politiques se faisaient de la valeur et de l’honneur.

1) De profondes mutations techniques.

C’est un lieu commun de considérer que l’invention de l’imprimerie, dans la seconde moitié du XVe siècle[1], modifia le rapport des communautés, des nations, des Etats et des individus à la connaissance. C’est bien naturellement que les premières livres imitèrent dans leurs caractères et leurs mises en pages les formes manuscrites auxquels les lettrés étaient habitués[2]. C’est là un fait courant dans l’histoire de l’innovation de la voir s’inscrire dans les habitudes pour ensuite les modifier. Mais au-delà de cette inscription première dans les habitudes des lecteurs, l’imprimerie modifia à terme, et dans un relatif court terme, le rapport à la connaissance du fait des possibilités nouvelles qu’elle offrait dans la réalisation du projet éditorial. Elle affranchissait de la personnalité du copiste, qui pouvait se manifester dans une distraction, une fantaisie ; qu’elle autorisait la reproduction à l’identique de textes et de dessins dont l’ordonnancement relevait exclusivement des initiateurs de l’ouvrage, auteur et/ou imprimeur. Dans le domaine de la connaissance, l’imprimerie innove en ce qu’elle va au-delà du texte, qu’elle matérialise et donne à voir un agencement, un ensemble éditorial, une organisation du savoir, une relation texte-image, totalement voulue maîtrisée par l’initiateur, fixée à l’origine et ensuite reproduite Au-delà du texte proprement dit, se crée un objet technique, l’objet-livre, en fait projet éditorial que le lecteur accepte et partage en se procurant l’ouvrage, et qu’il partage avec tous ceux qui, comme lui, sont devenus lecteurs[3]. Des référents culturels se répandent ainsi largement, qui autorisent identification, reconnaissance, insertion implicite dans un courant de pensée. C’est ce que donne à voir, dans la réalisation des frontispices, des mises en page, etc.. et que l’on peut analyser tels.

Sans doute était-il inévitable que les imprimeurs se saisissent des sujets scientifiques : dictionnaires, grammaire, philosophes de l’Antiquité, sciences naturelles, géographie. Les lettrés humanistes de la Renaissance, intellectuels et artistes se mobilisèrent pour la mise à disposition de grands œuvres : le traité d’anatomie de Vésale, paru à Bâle en 1543, La Cosmographie universelle contenant la situation de toutes les parties du monde avec leurs propriétés et appartenances, de Sébastien Münster, publié à Bâle en 1556, et bien sûr le De re metallica, d’Agricola, paru également à Bâle la même année. Le lien entre le développement du livre imprimé et l’évolution de la pensée religieuse, Réforme, puis Contre-Réforme, je pense bien sûr à la Compagnie de Jésus, et ses Collèges, est bien établi. Paradoxalement, il semble plus difficile d’amener à cette considération que le développement du livre imprimé modifia l’approche technique. Ce fut pourtant le cas : la Cosmographie, le De re metallica, les multiples Traités qui fleurissent au XVIe siècle, se réclament tous de la même manière de faire, qu’on appellerait aujourd’hui paradigme, et qu’ils appelaient « Réduire en Art ». Vouloir réduire en Art la pratique au XVIe siècle, c’est chercher à rassembler les connaissances éparses sur le sujet, et les organiser de manière à faciliter l’action.

2) Innovation radicale et crise des valeurs entre XVe et XVIe siècles

Ce mouvement intellectuel s’inscrit dans un profond renouvellement technique, culturel, politique, religieux. Côté religieux, c’est l’époque, on le sait, de la Réforme, puis des guerres de Religion. Côté politique, c’est en France la querelle entre monarchomaques et absolutistes, une querelle qui ne recoupe pas complètement les clivages religieux, et dont l’un des effets les plus importants, outre le basculement de la monarchie vers l’absolutisme, est la définition par Jean Bodin, de la notion de souveraineté, différente en forme et durée du monarque souverain. Côté technique, on pense inévitablement aux Grandes découvertes. On pense moins facilement au développement considérable du machinisme hydraulique dans le monde minier, à son introduction dans les villes et les jardins. Et l’on néglige assez facilement la modification induite dans la compréhension de ce qu’était un territoire, la perte de sens induite par les troubles du temps et l’émergence de l’artillerie. « Tout est guerre, tout est sédition, tout est haine », écrit Juan Luis Vivès dans le De Europa dissidiis et bello turcito (1526). Et d’ajouter : « Dans une même seigneurie, des cités deviennent ennemies pour le détournement des eaux d’une petite rigole, pour une pièce de terre ; et dans une même cité, il y a des factions ennemies ; [...] Dans les écoles philosophiques, la discorde oppose les étudiants qui apprennent le grec à ceux qui apprennent le latin, les tenants de la dialiectique à ceux de la philosophie moderne. ». Louis Le Roy, fait part de la même inquiétude dans son ouvrage Des vicissitudes ou variétés des choses en l’univers (1579), en ajoutant à toutes les inventions connues pour être celles de la Renaissance, imprimerie, boussole, grandes découvertes, la vérole « que ne connurent pas les Anciens », et le canon, « ennemi de la vertu généreuse qu’il défait, indifféremment, rompant tout ce qu’il rencontre », sans distinguer héros et pleutres. Hélène Vérin, qui cite ces auteurs, relate, peu après, en l’analysant, la frayeur engendrée par la longueur des canons qu’arbore la flotte française, venue se heurter à la flotte napolitaine, devant Gènes, en 1494 : 2m50 [4].

Ce qu’il faut bien comprendre, c’est la différence que l’on faisait alors, qui existait encore au XVIIIe siècle, et qui disparut entre XVIIIe et XIXe siècle, avec les Révolutions politiques et industrielles, entre invention et innovation. On pensait alors de l’invention, l’in-ventus, qu’elle était une redécouverte, une résurgence d’un existant soit oublié, soit ignoré, et l’on pensait que l’invention était dans l’ordre des choses. Tandis que l’innovation, l’in-novare, était crainte et redoutée, comme irruption de la nouveauté totale, susceptible de remettre en question, de détruire l’ordre naturel des choses. L’invention était légitime, par l’innovation. L’artillerie, après l’épisode de 1494, du fait de sa puissance nouvelle, du fait des améliorations techniques dont elle avait été l’objet, bascula dans l’ordre de l’innovation. « Ce qui change, c’est que l’on affirme alors massivement que l’artillerie n’est pas simplement une invention, c'est-à-dire une découverte, mais ce que l’on appelle une « innovation » : une nouveauté qui détruit l’ordre légal ». L’artillerie rompt l’équilibre entre les pouvoirs en place, en favorisant de manière écrasante, les puissances suffisamment riches pour s’offrir de tels moyens. Pire, elle fait perdre tout son sens à l’idée de bravoure[5]. « On se trouve dans le cas où une technique nouvelle dépasse tant et si bien les hommes, comme dirait Leroi-Gouhran, qu’elle les conduit à affirmer l’inefficacité de la connaissance, de la vertu civique et des institutions : la crise est radicale ».

Opérer un rétablissement de sens revenait à redonner de la légitimité à l’innovation. Ce fut le travail des ingénieurs, leur force et leur faiblesse, d’être en mesure de redonner une légitimité à l’art de la guerre, en procédant à une ré-évaluation des moyens. Il fallut pour cela deux mouvements de pensée. On observe tout d’abord que tous les traités militaires, quand ce n’est pas tous les traités d’ingénierie du XVIe siècle se réfèrent à l’ « universelle contrariété » qu’il leur revenait de réduire. C’était inscrire l’innovation dans un fondement plus large, dans une instabilité fondamentale, et donc lui donner légitimité. Mais cette « universelle contrariété » autorisait, en complément, à penser dans le même mouvement l’attaque et la défense. Il fallait en complément, et l’on comprend pour le compte, l’effort de théorisation opéré par Jean Bodin, inciter le politique à opérer une refondation, rétablir l’ordre, transformer le désordre en occasion, et non plus en crise fondamentale. Un nouvel art de la Guerre naquit, certes critiqué par Machiavel, un art qui « rassembla sous une même catégorie [...] les hommes et les murailles, point de départ de l’évaluation de la force défensive d’un front, élément décisif dans l’histoire du génie militaire et dans la mécanisation de l’homme. » L’existence du livre facilita le mouvement de pensée, en délocalisant le savoir-faire de la fortification au-delà de la place-forte directement impliquée et en élargissant la notion de « modèle » au-delà de l’expérience directement vécue. C’était ouvrir la porte à la géométrie. Avant Vauban, l’art de la guerre trouva son chef d’œuvre dans la Fortification desmontrée et réduicte en art de Jean Errard, publié en 1604 à Paris. « C'est afin de ‘démontrer l'utilité & le profit de ses inventions’ que ‘l'ingénieur doit être géomètre », écrivait-il. Il est significatif de noter que le but premier de Jean Errard, dans ce traité, était de définir le domaine propre à l’art de fortifier.

B/ Vauban, « la gloire de l’ingénieur »

Vauban. Le personnage est célèbre en France, pour les traces qu’il a laissées dans le paysage urbain, et sur les côtes : on lui doit, outre les « forts Vauban », par exemple à Saint-Malo, le fort de la Conchée, les citadelles de Neuf-Brisach, Briançon, Mont-Dauphin, etc., dont le plan étoilé, ourlé de remparts, séduit aujourd’hui les photographes aériens[6]. Sébastien le Prestre de Vauban, est né en 1633, près d'Avallon. À l'âge de 22 ans il devient « ingénieur militaire responsable des fortifications ». De 1653 à 1659, il participe à 14 sièges et est blessé plusieurs fois. Il perfectionne la défense des villes et dirige lui-même de nombreux sièges. En 1667, Vauban assiège les villes de Tournai, de Douai et de Lille, prises en seulement neuf jours. Le roi lui confie l'édification de la citadelle de Lille, la "Reine des citadelles". Il dirige aussi les sièges de Maastricht en 1673, de Philippsburg en 1688, de Mons en 1691 et de Namur en 1692. En 1694, il organise avec succès la défense contre un débarquement anglais sur les côtes de Bretagne. La victoire de Maastricht pousse le roi à lui offrir une forte dotation, qui lui permet d'acheter le château de Bazoches en 1675. Il est nommé « commissaire des fortifications » en 1678, lieutenant général en 1688, puis maréchal de France, en 1703. Disgracié après la publication de La Dîme royale, il meurt à Paris le 30 mars 1707 d'une inflammation des poumons. Il est enterré à l'église de Bazoches-du-Morvan et son cœur est conservé à l'Hôtel des Invalides de Paris depuis 1808[7].

La guerre à l’économie (Le siège de Maastricht, 1673). Il est un épisode capital, à la fois dans l’art de la guerre, et dans l’histoire de l’ingénieur : la siège de Maastricht. Il assura la gloire de Vauban, et lui permit de théoriser une approche nouvelle dans l’art de prendre les forteresses[8]. C’est à Maastricht, en effet, qu’on utilisa pour la première fois les tranchées en « parallèles ». Louis XIV lui-même décrit l’ouvrage avec admiration : « La façon dont la tranchée a été conduite empêchait les assiégés de rien tenter ; car on y allait vers la place quasi en bataille, avec de grandes lignes parallèles qui étaient larges et spacieuses ; de sorte que par le moyen des banquettes qu’il y avait, on pouvait aller à l’ennemi avec un fort grand front. Le gouverneur et les officiers qui étaient dedans n’avaient jamais rien vu de semblable, quoique Farjaux se fut trouvé en 5 ou 6 places assiégées, mais où l’on avait été que par des boyaux si étroits qu’ils n’était pas possible de tenir dedans à la moins sortie. Les ennemis, étonnés de nous voir aller à eux avec tant de troupes et une telle disposition, prirent le parti de ne rien tenter tant que nous avancerions avec tant de précautions »[9] La ville réputée imprenable, tomba en trois semaines.

Approcher de l’ennemi comme à la parade, et une nouvelle fois semer l’effroi, cette fois par la réalisation de tranchées parallèles. Transformer en somme l’art de la guerre, en un art, non de l’attaque où l’on montre sa « bravoure en droiture », mais en art de l’emprise géométrique, du Génie, et de l’organisation des hommes. L’ingénieur Vauban emportait une forteresse réputée imprenable, en un temps record, non par un acte de gloire, mais par un travail à l’économie, ordonné, hiérarchisé, et par un calcul raisonné des effets. C’était la victoire – momentanée en l’état – de la guerre des ingénieurs contre la guerre de l’aristocratie, mais aussi la victoire du calcul raisonné sur la valeur personnelle. « Si l’entreprise eut un si beau succès, analyse Vauban, c’est que le travail fut dirigé par une seule tête qui en recevait les ordres immédiats du Roi et n’en rendait compte qu’à lui seul. ». En d’autres termes, la valeur personnelle devient la capacité non à prouver sa bravoure, mais à suivre les ordres, à s’y plier. « Nous faisons notre charge extrême la première ; il y a toujours de l’impétuosité française » observait déjà Montaigne[10] Et Vauban le savait bien, qui annonçait la rédaction d’une histoire des camps retranchés « car quoique je connaisse très bien le mérite des camps retranchés, j’ai besoin de l’autorité de tous les grands hommes pour les persuader à notre follette nation qui croit qu’il faut toujours se battre comme on se trouve et ne se donner d’autre inquiétude là-dessus que de bien frapper »[11]. Ou encore, analyse le comportement de ses troupes : « Je ne sais si on doit appeler ostentation, vanité ou paresse la facilité que nous avons à nous mettre à découvert hors de la tranchée sans nécessité, mais je sais bien que cette négligence ou cette vanité (comme on voudra l’appeler) a coûté plus de 100 hommes pendant le siège qui se sont fait tuer ou blesse mal à propos et sans aucune raison. Ceci est un péché originel dont les Français ne se corrigeront jamais si Dieu, qui est tout-puissant, n’en réforme l’espèce. »Et il suppliait Louvois de le soutenir dans sa démarche : « En un mot, Monseigneur, tâchez de faire mentir ceux qui disent que les Français commencent tout et ne finissent rien »[12].Ce faisant, il se déterminait bien en ingénieur, ces hommes dont la culture technique, depuis le XVIe siècle s’affirmait autour du calcul des effets dans l’intention d’obtenir à moindre coût l’efficacité maximale. Pour conclure, voici une citation extraite de La gloire des ingénieurs :

« Défense égale dépense, telle est la formule à partir de laquelle pourront être conçus les moyens de perfectionner la "proportion d'égalité" qu'elle exprime, soit de diminuer la dépense en augmentant la défense d'une place. L'application de ces rapports à l'ensemble du royaume –frontières et finances disent les ingénieurs – fait intervenir le choix des places et leur importance selon une stratégie territoriale qui doit prendre en compte les déplacements de troupes, de munitions, les approvisionnements et donc les moyens de les faciliter. Les ingénieurs du roy y sont employés. On exige d'eux, pour les travaux civils qu'ils sont amenés à projeter et à conduire, des devis et des estimations obéissant au modèle en usage dans les travaux militaires. » (p. 243).

C/ Engignour, Ingenium, Ingénieur

Ce détour par Vauban m’a semblé utile pour vous faire comprendre comment l’ingénieur est passé d’un état de maître des engins à celui d’un homme possédant de l’Ingenium, du Génie en somme, et le maîtrisant au point d’en faire son métier. Que l’on comprenne bien : le problème posé est moins de repérer quand sont apparus les premiers « engignours » que de comprendre à partir de quand et de quelle matière, posséder de l’Ingenium et s’en recommander est devenu une valeur négociable sur le marché du travail.

L’« Engignour » est une figure attestée dès le Moyen-Age. On le rencontre sur les champs de bataille, où il s’occupe de la mise au point et de la construction des engins de guerre. On le rencontre aussi dans les grands chantiers royaux, voire seigneuriaux. Ainsi, à la fin du Moyen-Age, la ville de Tours emploie un « engignour » lorsqu’elle décide de se protéger par des remparts.

Mais l’Ingignour est le maître artisan constructeur d’engins. Mais il est aussi, et à un moment de cette histoire, il devient surtout, celui qui met de l’Ingenium, pour construire des engins,

« Compasser les tunnels e le marbre tailler

Envauser les arches et les uiz engigner »

écrit Th. De Kent dans la Geste d’Alis, au XIIe siècle. L’Engignement est « la capacité d’imaginer la combinaison des moyens qui permettront de parvenir à un but ».

« Car se erent tuit assemblé

Cil qui or sont et seront né

Ne porroient-ils engignier

Ne porquerre ne porchacier

Que il la poissent avoir. »

Trouve-t-on écrit à propos de la Toison d’Or dans le Roman de Troie de Benoît de Sainte-Maure. Cela donne à l’engignour une position originale dans un monde qui n’apprécie, juge et définit les Métiers, en prenant exclusivement en compte le travail sur la matière, et même le plus souvent, le résultat final. Aussi bien l’appréciation qu’on lui porte est aisément ambivalente, comme tout ce qui se rapporte à la technique d’ailleurs : Enghinhart est l’un des noms du diable, et le Mal Engegnor est le Malin Génie. L’Engignement, au milieu du XIIIe siècle vise à surprendre, méprendre, entreprendre. Plus généralement, dans le langage juridique, et jusqu’au XVIe siècle, engine, engin et engignement sont associés à baraz, cautèle, fraude, décevance, à « entreprise » aussi, qui est alors une action contraire au règlement[13].

La mise en avant de l’Ingenium, l’accent mis sur ce qu’il présente de positif, tient d’une part à l’appréciation qu’on en faisait chez les Anciens : « Aucun chante bien ou fait ymaigres ou aultres besognes sans art et sans doctrine par son engin qui est à ce naturellement enclin. » écrit Nicolas Oresme dans les Ethiques d’Aristote. « La facilité, subtile et allaigre promptitude à paistrir, traitter & agiter, cuire & digérer les choses receues par l’imagination, s’appelle esprit, ingenium, dont les ingénieux, subtils, pointus, c’est tout un. » écrit de son côté Pierre Charron, dans son ouvrage De la sagesse, paru en 1606. De ce point de vue, l’ambiguité, en fait, se lève lorsqu’apparaît l’expression « Mal engin ». Mais, d’autre part, la nécessité de l’ingenium s’affirme à mesure que l’on avance dans le développement technique. L’engignour qui longtemps fut d’abord charpentier, du ensuite affirmer des compétences de fondeur, puis d’architecte, puis de mécanicien, puis d’hydraulicien. D’une certaine manière, la capacité à penser, à « ingénier » des effets, à les calculer, à les combiner, devint un art nécessaire et distinct de la capacité à construire les machines. Ingenium et naissance de la conception vont de pair. L’ingénieur devint l’homme de la conception, du projet plus que l’homme de la construction. Et son savoir-faire s’affirma à deux endroits : dans sa capacité à concevoir des engins, dans celle à établir des devis pertinents, qui lui permettaient à la fois d’effectuer et de présenter un calcul, une évaluation des coûts, et d’en discuter avec les commanditaires, avec les maîtres ouvriers et ouvriers ensuite, lors de la réalisation.

Cette approche de la conception par le calcul, et son application privilégiée aux engins, aux machines, à l’hydraulique, aux grands chantiers, se dématérialisa un peu plus après la naissance de l’imprimerie, le développement de la mécanique et des mathématiques mixtes. Les ingénieurs pensèrent davantage en terme de « modèles », véritable abstraction réalisée à partir du « modelo » de l’architecte, de la maquette, et du gabarit du charpentier. Le modèle pouvait devenir moins le fruit de l’expérience que celui d’un calcul mathématique. Le plus bel exemple en fut la construction du Dôme de Florence achevé en 1436 par Filippo Brunelleschi. (1377-1446) « Frappé de stupeur, raconte Vasari[14], à l’aspect des merveilleux monuments de Rome", ce sanctuaire de l’antiquité, dont l’art du Nord n’avait osé franchir les portes, Brunelleschi étudia profondément le système des constructions romaines, pour en reproduire la puissance et en dépasser la hardiesse; il appliqua les mathématiques à l’architecture avec une rigueur, une certitude inconnues avant lui, et jamais égalées depuis; dépassant tout à la fois en science les anciens et le moyen âge, il supprima la forêt de supports extérieurs qui appuyaient la cathédrale ogivale, voulut faire de la coupole, employée avec timidité par le moyen âge italien, le principe essentiel d’une nouvelle architecture religieuse, et jeta dans les airs, soutenu par les seules lois de l’équilibre, le dôme gigantesque de Sainte-Marie-des-Fleurs. Dans son grandiose éclectisme, Brunelleschi avait associé aux règles et aux quatre ordres antiques restaurés l’ogive, dont il reconnaissait la supériorité sur le cintre. Après lui, l’antique ne tarda pas à tout envahir dans l’architecture italienne, les lignes comme les proportions et les ornements.». C’est ainsi qu’une faculté de l’esprit humain en vint à définir une fonction sociale, voire une profession[15].

III. Administrer la technique

A/ D’abord le Prince (XVIe – XVIIe siècles)

Je me contenterai ici de jeter les grandes idées, dans la mesure où nous étudierons cela de manière approfondie dans la leçon sur les théâtres de machines. Disons tout simplement que le prince, terme à prendre ici au sens générique, de souverain quelqu’en fut la forme. Ce qui est à bien comprendre c’est que le prince le :

® Le commanditaire de l’ingénieur

® La puissance ordonnatrice par l’établissement de normes et nomenclatures.

Un exemple : Par l’édit d’octobre 1557, le roi promulgua un nouveau toisé, pour l’établissement des devis, « afin d’éviter les abus que permettait l’ancien « selon la coutume de Paris », c’est-à-dire celui des maîtres-maçons.

B/ Puis l’administration (1660-1760)

L’action publique rationalisée. Il n’est pas douteux qu’avec Colbert (1619-1683)et Vauban, la France travailla pour la première fois de son histoire à modeler sa culture d’impulsivité. La deuxième moitié du XVIIe siècle se distingue moins par une plus grande présence de l’état, voir les débuts du dirigisme comme ne l’hésite pas à écrire certains, que par les premières grandes tentatives pour travailler et administrer à l’économie, en développant une forme première de normalisation, tant au civil qu’au militaire (fortifications et marines). Vauban, l’homme qui fit de la guerre un « objet technique », en défendant une action de guerre rationalisée, une guerre où primait la gestion des ressources, travailla aussi à faire à l’instar de Melon, à l’instar de Boisguilbert, n’est pas resté insensible aux malheurs du royaume et de l’appauvrissement des français à la fin du règne de Louis XIV. L’année ou Boisguilbert publiait le Factum de la France, en 1707, dans lequel le magistrat rouennais donnait pour origine des richesses, le travail de l’homme, et recommandait au roi de s’entourer de conseillers experts en la matière, et des les écouter, Vauban envoyait au roi un essai dans lequel lui aussi, se livrait à un exercice d’économie politique. Son titre exact : « Projet d'une dixme royale : qui supprimant la taille, les aydes, les doüanes d'une province à l'autre, les décimes du clergé, les affaires extraordinnaires, & tous autres impôts onereux & non volontaires : et diminuant le prix du sel de moitié & plus, produiroit au roy un revenu certain et suffisant, sans frais, & sans être à charge à l'un de ses sujets plus qu'à l'autre, qui s'augmenteroit considerablement par la meilleur culture des terres ».Dans cet essai, Vauban se proposait de remplacer les impôts existants par un impôt unique de dix pour cent sur tous les revenus, sans exemption pour les ordres privilégiés. Auparavant, il s’était intéressé à la démographie et à la prévision économique ; il avait conçu des formulaires de recensement. Et l’on trouve, par exemple, dans ses Oisivetés, publia un ouvrage intitulé La cochonnerie ou calcul estimatif pour connaître jusqu'où peut aller la production d'une truie pendant dix années de temps.

Administrer par le Droit. Le Colbertisme n’est pas comme on le dit, comme on l’écrit trop facilement, la première tentative de dirigisme économique. Ce n’est pas non plus, comme le pense l’historiographie anglo-saxonne le signe, pire la preuve, de la place excessive de l’Etat en France. L’action de Colbert témoigne certes d’un état monarchique arrivé à un point de son développement qui requérait un ordonnancement plus rigoureux pour une plus grande efficacité, de meilleurs revenus et une plus grande économie de moyens. Mais le projet de Colbert, comme l’a bien montré Philippe Minard, à propos des Inspecteurs des Manufactures, a buté sur les limites de la Monarchie, l’inachèvement de la structure[16]. Dans le champ qui nous occupe, celui de la technique et de l’organisation productive, on donne peut-être trop de place au « mercantilisme » et à la fondation des Manufactures, aux dépens des autres tentatives, jugées assez négativement. En fait, Colbert tenta d’unifier les normes productives et commerciales, en arguant du Droit et de la Réglementation (promulgation des grands codes, mise en place de droits protecteurs, création d’une inspection des Manufactures).

Administrer par la Science. Colbert, qui occupait le fauteuil 24 de l’Académie française, développa une importante politique scientifique avec les fondations successives de l'Académie des sciences en 1666, de l'Observatoire de Paris en 1667, de l'Académie de musique en 1669 et de l'Académie d'architecture en 1671. Au XVIIIe siècle, l’Académie des Sciences prendra en charge le lien entre science, technique, et pratique des Métiers (savoir-faire). C’est dans cette optique qu’elle confie au jeune Réaumur, devenu pensionnaire mécanicien en 1711, la parution d’une Description des Arts et Métiers[17]. Le jeune savant se lance dans l’aventure avec la fougue qui le caractérisait : en 1711, il fait paraître ses deux premières études (sur la fabrication de l'ardoise et des fausses perles), puis, l'année suivant sur les techniques utilisées pour la fabrication de miroir, et, en 1713, sur le travail du doreur. C’est dans le cadre de ces premières évaluations de l'artisanat français que Réaumur présenta ses premières observations en métallurgie. Pour continuer sur Réaumur, entre 1720 à 1722, il présenta à l'Académie, dix mémoires consacrés à ce sujet, qu’ensuite il rassembla et fit paraître en deux parties sous les titres de L'Art de convertir le fer forgé et l'art d'adoucir le fer fondu ou de faire des ouvrages de fer fondu aussi finis que le fer forgé et L'Art d'adoucir le fer fondu ou l'art de faire des ouvrages de fer fondu aussi finis que le fer forgé. En décembre 1721, le Régent le récompensa en lui attribuant 12 000 livres de rente annuelle dont il fera cadeau à l'Académie. En 1725, Réaumur fit paraître son Explication des principes établis par M. de Réaumur pour la construction des thermomètres dont les degrés soient comparables. La même année, il mit au point un procédé de fabrication du fer-blanc (Principes de l'art de faire le Fer blanc, registres de l'Académie Royale des Sciences, 21 avril 1725). Ses travaux jouèrent un rôle capital dans le développement de la métallurgie en France, et dans la formation des ingénieurs et entrepreneurs de la grande minéro-métallurgie française, qui connut un développement certain dans la seconde moitié du XVIIIe siècle.

Administrer par la Pédagogie : Composée de savants, d’administrateurs, d’entrepreneurs et soutenue dans son action par le Contrôle général des Finances, en particulier Philibert Orry qui fut Contrôleur de 1730 à 1745, la classe de chimie de l’Académie des Sciences joua un rôle prépondérant dans la définition d’une politique d’administration des techniques et son impulsion. Les Trudaine et Jean Hellot furent les initiateurs de cette politique. Ils travaillèrent à la définition de normes, poursuivirent la politique d’enquête et cherchèrent à encourager la fondation d’entreprises manufacturières et minières. Fait nouveau, cette politique fut moins une politique d’implantation de manufactures protégées par des privilèges de fabrication, qu’une politique visant à distinguer les « bons » entrepreneurs, quitte à mettre en place des moyens susceptibles de les former. Cette « administration par la pédagogie » s’affirma particulièrement dans le milieu du XVIIIe siècle, avec d’abord l’ouverture en 1747, de la première école d’ingénieurs civils en France, l’Ecole Nationale des Ponts et Chaussées, puis avec la mise en place en son sein d’un mode de formation spécifique pour « les élèves destinés aux Mines ». Ces premiers ingénieurs des Mines (Gabriel Jars, Guillot-Duhamel), ainsi que bon nombre d’ingénieurs et d’entrepreneurs et de savants (Gensanne, Dietrich, le jeune Lavoisier), stipendiés à titre d’experts, pour récolter les pratiques et savoir-faire pertinents en Europe, et les faire connaître aux entrepreneurs et maîtres-ouvriers en France[18]. L’aboutissement de cette politique fut, après moultes discussions, l’ouverture d’une première école des mines à Paris, en 1783.

C/Enfin la gestion (1780-1830)

L’idée de gérer les Métiers et les techniques est apparue en Allemagne et en France, dans le dernier tiers du XVIIIe siècle, et s’est appelé, en Allemagne d’abord : « technologie ». Là encore, je me contenterai de propos généraux. Mon but, ici, est tout simplement, de vous apporter les éléments de compréhension, disons même de vocabulaire, de manière à bien comprendre ce qui se passe et à ne pas faire d’impair dans l’emploi des termes. Commençons par un bref rappel concernant le doublon « technique/technologie ». Le doublon est interchangeable en langue anglaise, mais pas en Français, ni en Allemand. Et les spécialistes d’histoire des sciences et des techniques, dans les années 1970 et 1980, insistaient avec justesse pour ne pas confondre les termes.

Je rappelle donc qu’on doit distinguer : pratique, technique, technologie parce que ces trois termes ne recouvrent pas la même réalité et qu’ils n’ont par la même histoire. Disons, pour aller vite que : pratique, c’est le savoir-faire à l’état brut, tel qu’il est mis en œuvre et transmis par les artisans. C’est historiquement, et anthropologiquement, la première couche, la relation « naturelle » de l’homme à la technique. L’Europe, à partir du XVIe siècle, a vu se développer, sous la forme de la « réduction en art » un premier mouvement de rationalisation des pratiques, qui constitue de fait, une forme première de technologie. La technologie est donc : un savoir savant sur les pratiques se donnant pour but de les rendre plus efficace, d’accroître leur pertinence. Ce mouvement est lié, indissociablement, à l’expansion du livre imprimé, comme média.

« Neque enim hactenus habemus historiam artium accuratam, qualis in usum scientiae supponitur », notait Wolff en 1728. « Une histoire précise des arts, telle qu’elle s’approche de la pratique de la science » : c’est à quoi va travailler le XVIIIe siècle. L’analyse des pratiques donne naissance à la technique, c'est-à-dire, expliqua F. von Gottl-Ottlilienfeld beaucoup plus tard, « l’art de la juste voie pour atteindre le but fixé. Plus que la simple habileté, elle est une aptitude portée par le savoir ». On fera entrer dans cette acception, la modification d’approche de la métallurgie au XVIIe siècle, qui prit la forme, entre autres, d’un renouvellement de vocabulaire, la volonté d’user d’un vocabulaire moins chargé métaphoriquement, mais plus efficace quant à la relation entre la pratique et les phénomènes physiques et chimiques qui se déroulaient et que les ingénieurs et savants cherchaient à maîtriser. « La technique au sens objectif, est l’ensemble épuré des moyens et des méthodes de l’action dans un domaine particulier de l’activité humaine. » écrivait encore Gottl[19]. C’est exactement en ce sens que travaillaient les métallurgistes, et les pensionnaires de la classe de Chimie de l’Académie des Sciences. Ceci dit, il en fut de ce premier mouvement vers la technique, comme du premier mouvement réalisé au XVIe siècle, vers la technologie : c’est plus tard, dans les années 1840, qu’il rencontra le terme qui définissait son objet, que le mot « technique » se substantiva.

C’est en effet à la fin du XVIIIe siècle qu’est créé le mot : technologie ». Il naquit en Allemagne, en 1777, sous la plume de Beckmann, 1777, dans un ouvrage intitulé : Instructions pour la technologie, ou pour la connaissance des métiers, des arts et des manufactures. Beckmann définit ainsi cette nouvelle science : « « La technologie est la science qui enseigne le traitement des produits naturels ou la connaissance des métiers », (Introduction, § 12). La technologie s’intégra aux Sciences camérales en Allemagne, cette partie de la science camérale destinée aux administrateurs de la production et des Métiers. Le but était de leur donner un outil de travail, des moyens de comprendre, de décrire, et de classer les modes de production afin de les administrer au mieux.

En France, quoiqu’elle naquît dans le même moment, ce fut plus confusément, et d’une autre manière. Le terme s’en répandit plus tardivement, dans le premier tiers du XIXe siècle, pour exprimer la nécessité d’une « science industrielle », d’un discours rationnel sur la technique et les modes de production. Cette « technologie à la Française » eut pour instigateur affirmé Hassenfratz, qui l’enseigna à l’Ecole polytechnique et voyait en elle, « une application des sciences aux arts et métiers »[20] - ce qui ne fait pas d’elle pour autant, je signale, une science appliquée. J’appelle à la vigilance à cet égard, du fait que la notion d’ « application » était en cours d’élaboration et l’objet d’intenses discussions dans ce moment, précisément. Mais j’aurais tendance à penser que le premier « manifeste technologique » proprement dit, est l’article « Art » que rédigea Diderot pour l’Encyclopédie. Lisez attentivement et par le menu cet article, souvent présenté comme l’apologie de l’artisan. Vous y trouverez en lieu et place de l’appréciation habituelle, une apologie en effet, mieux un plaidoyer, mais un plaidoyer pour que les savants s’emparent des savoir-faire artisans, les décortiquent, les débarrassent de leurs dénominations particulières qui gênent la compréhension. Le but : normer l’action productive, la rendre plus efficace, plus concurrentielle[21]. En bref, Diderot plaidait pour la mise sur pied d’une science des ateliers, comme science de la rationalité productive. C’est ce que l’on compris sous les termes équivalents de « science industrielle » et de « technologie » dans le premier tiers du XIXe siècle[22].


[1]. La découverte de l’imprimerie est due à Johanness Gensfleisch, dit Gutenberg, qui fut le premier à Mayence entre 1448 et 1454 à avoir mécanisé l’impression. A partir de 1462, la machine à imprimer mise au point par Gutenberg avec l’aide de Johann Fust et Peter Schoeffer connut une diffusion rapide de Venise à Anvers, de Lyon à Nuremberg, de Paris à Prague. http://www.fondationbodmer.org (01/03/06).

[2]. L’imprimeur cherchait à réaliser des éditions aussi luxueuses que les ouvrages calligraphiés. De larges emplacements étaient laissés sur les pages pour la main de l’enlumineur. Dans la Bible à 42 lignes, Gutenberg a choisi un caractère appelé gothique imitant l’écriture des grands manuscrits liturgiques pratiquée par les copistes de Rhénanie. Le rubricateur devait encore dessiner et peindre les lettrines en attente. Ibidem.

[3] . Lucien Febvre et Henri Jean Martin, L’apparition du livre, Albin Michel, Paris, 1958 (3e éd. 1970), Histoire de la lecture dans le monde occidental, dir. G. Cavallo et R. Chartier, Le Seuil, Paris, 1997

[4] . Hélène Vérin, La gloire de l’ingénieur, Albin Michel, 1993, p. 79-81.

[5]. C’est l’objet du très beau film japonais, Kagemusha, l'ombre du guerrier (Kagemusha), réalisé par Akira Kurosawa, et sorti en 1980.

[6]. Musée des Plans-Reliefs - Hôtel National des Invalides à Paris, et à Lille. Voir http://www.vauban.asso.fr/ et, pour un regard moins exclusivement militaire sur l’œuvre de Vauban : http://www.vaubanecomusee.org/ecomuseedumorvan.htm.

[7][7]. Biographie empruntée à Wikipedia, ( http://fr.wikipedia.org/wiki/S%C3%A9bastien_Le_Prestre_de_Vauban).

[8]. Relation du siège de Maastricht, Vauban, Sa famille et ses écrits. Ses oisivetés et sa correspondance, Paris-Grenoble, 1910, t II, p. 63. Texte analysé par Hélène Vérin dans Entrepreneurs, entreprisesop. cit., p. 38 ss. Michel Virol, dans son Vauban, s’inspire largement de ce travail.

[9] . Œuvres de Louis XIV, t.III, p. 549.

[10] . Essais, III, t.II, p. 105, Paris, Editions de classiques Garnier, 1952.

[11] . Lettre au baron de Woeden, du 28 mai 1693, op. cit., p. 388.

[12] . Lettre à Louvois du 11 novembre 1671, op.cit, p. 63 et 94-95 pour la citation précédente.

[13] . H. Vérin, La gloire…, op.cit, p. 27ss.

[14] . Giorgio Vasari, Peintre, architecte et historien italien (1511-1574). Auteur des Vite de' più eccelenti architetti, pittori, et scultori italiani (Vies des plus illustres architectes, peintres et sculpteurs italiens).

[15]. H. Vérin, La gloire… op.cit., p. 19

[16]. Ph. Minard, La fortune du Colbertisme, Fayard. Sur l’inachèvement des structures de l’état monarchique en France, voir Roland Mousnier.

[17] . Ces descriptions furent rassemblées et publiées par l'Académie de 1761 à 1782 en 18 volumes. Frontispice en ligne : http://www.istitutodatini.it/biblio/images/fr/casanat/si1-16cc/. David Sturdy, « L'Académie royale des sciences et l'enquête du Régent de 1716-1718 » in Règlement, usages et science dans la France de l'absolutisme, Paris, Editions Tec & Doc, pp 133-46, 2002.

[18] . A.-F. Garçon, « Gabriel Jars, un ingénieur à l’Académie royale des Sciences », in Règlement, usages et science dans la France de l'absolutisme, Paris, Editions Tec & Doc, 2002, http://halshs.ccsd.cnrs.fr/halshs-00007713.

[19]. Günther Ropohl, « La signification des concepts de « technique » et « technologie » dans la langue allemande », in De la technique à la technologie. Cahiers STS, Editions du CNRS 1984, p.32.

[20] . Jacques Guillerme, « Les liens du sens dans l’histoire de la technologie », De la technique…op.cit, p. 22-29.

[21] A. –F. Garçon, Du travail comme non-valeur philosophique ? Les années 1740-1780 entre éthique corporative et pensée sociale, Collège international de Philosophie, Séminaire Anthropologie de la valeur (R. Laufer, A. Hatchuel dir.), février 2004, http://halshs.ccsd.cnrs.fr/halshs-00003856.

[22] . A. –F. Garçon, Entre l’Etat et l’usine. PUR, 2004.

Sunday, February 19, 2006

Leçon 1. Au coeur technique du monde occidental

CM L3
© 2006 (Les textes publiés peuvent être partiellement cités à condition de mentionner le nom de l'auteur et sa source. En revanche, la reproduction intégrale des articles doit être soumise à l'autorisation expresse et préalable de l’auteur.)

Leçon 1. Au cœur technique de la pensée occidentale

« Le conflit n'est pas entre la pensée et la vie dans l'homme, mais entre l'homme et le monde dans la conscience humaine de la vie. » Georges Canguilhem, La pensée et le vivant.

Le but de cette première leçon est de vous donner une vision d’ensemble. Je me propose, en premier lieu, de dresser un tableau rapide des trois notions : progrès, nature, technique (I). Puis, nous rappellerons les postulats qui guident l’ensemble de cette réflexion sur l’histoire des techniques (II). Enfin, il m’a semblé indispensable, pour que vous puissiez avoir une vue d’ensemble de la matière dès ce stade, de vous présenter rapidement les écrits qui ont constitué des jalons importants pour la compréhension de la relation entre nature et technique (III).

I. Des notions à penser historiquement

Je commencerai par poser une référence bibliographique et opérer une mise en garde. La référence bibliographique tout d’abord. Il existe un ouvrage utile pour qui s’intéresse à ces questions. Il s’agit de l’ouvrage de Jean-Yves Goffi, intitulé Philosophie de la technique, paru en 1988 aux PUF dans la collection Que sais-je ? (n°2045). Même si je ne partage pas l’ensemble des points de vue développés par l’auteur, en particulier, la distinction faite par l’auteur entre « penseurs technophiles » et « penseurs technophobes » qui présente l’inconvénient d’enfermer certains auteurs dans des cases qui mettent bien mal en valeur la richesse de leurs travaux, je ne saurais trop recommander ce petit ouvrage, très utile pour faire rapidement de tour de la question d’autant qu’il est simple et bien écrit.

La mise en garde, maintenant. Je serai moins élogieuse pour l’ouvrage de Pierre-André Taguieff, intitulé Du progrès, Biographie d’une utopie moderne, chez Librio et disponible à petit prix dans les grands magasins. Un regard rapide donne à penser qu’il s’agit d’une œuvre d’historien, d’une analyse historique : les citations abondent pour étayer le propos, ainsi que les références aux ouvrages anciens. Mais c’est trompeur. Le propos de Pierre-André Taguieff est unilatéral et les citations, certes abondantes, sont là exclusivement pour servir la thèse qu’il défend. Aucune thèse contradictoire n’est analysée, ni même présentée, encore moins les sources qui infirmeraient le propos n’ont été recherchées. On l’aura compris : il s’agit d’un pamphlet. L’ouvrage peut certes nourrir une discussion politique. Mais je vous mets en garde pour son utilisation dans le cadre d’une réflexion historique.

A/ La Technique

Nous avons vu ensemble dans un premier cours sur les systèmes techniques comment aborder et comprendre cette notion. Il ne sera donc question ici que d’un rappel de ces notions que nous avons approfondies précédemment. Quatre éléments doivent être soulignés :

1) La technique est un fait humain

Nous nous plaçons ici au plan anthropologique, c'est-à-dire dans ce qui constitue le fondamental de l’homme, ce qui définit l’être humain, ce qui le caractérise et le situe dans la classe des êtres vivants, ce qui fait qu’il est humain fondamentalement au-delà de toute distinction géographie, culturelle, historique, sociale. Il se trouve que la relation de l’homme à la technique relève de l’anthropologique. L’homme est, dans son essence, un être technique. Qu’il soit Faber ou Sapiens, l’être humain est également Technicus. C'est-à-dire que la technique est le seul moyen qui lui est donné d’agir sur son environnement, comme le rappelle judicieusement le mythe de Prométhée. Technique et capacité d’agir, techniques et processus d’action sont liés indissociablement au point qu’ils sont le plus souvent confondus.

Ceci dit, le fait et la conscience que l’on a de ce fait ne doivent pas être confondus. L’homme est un être technique, mais il n’en a pas obligatoirement conscience. Le mythe de Prométhée, dont on peut considérer le signe d’une prise de conscience de cette relation fondamentale à la technique, vient relativement tardivement dans l’histoire du monde occidental, par rapport à d’autres mythes ; de surcroît, contrairement à d’autres mythes, il n’est pas universel, loin s’en faut, contrairement aux mythes et récits qui intéressent la filiation et la transmission. Cela donne deux directions complémentaires à l’histoire des techniques : d’une part, suivre l’évolution des techniques proprement dite, dans la société, le lieu et le temps observés ; d’autre part, comprendre comment s’établit culturellement la relation à la technique de cette société, en ce lieu et en ce temps donné : les représentations qu’elle s’en donne ou ne s’en donne pas et s’il y a relation culturelle à la technique, les formes prises par cette relation : mythe, récit narratif simple, juridicisation c'est-à-dire insertion dans le mode de pensée juridique et/ou dans l’organisation, la définition du Droit ; socialisation, hiérarchisation sociale. L’approche portera aussi sur le sens donné à cette relation si elle apparaît : acceptation, sacralisation ou au contraire, refus, déni. L’approche s’en fera en terme d’évolution : on recherchera le moment où la conscience d’une relation à la technique émerge, se formalise ; on cherchera à en comprendre les raisons ; on évaluera l’évolution éventuelle de cette relation, en positif, en négatif. Nous sommes là dans les fondements de l’histoire culturelle des techniques.

2) La technique accroît simultanément l’ordre et le désordre

Ce point a été bien mis en évidence par Hélène Vérin dans ses travaux sur l’entreprise. L’entreprise, en tant qu’institution sociale dédiée à la production, à la fois contribue à établir un ordre, cet ordre nécessaire précisément à l’activité de production ; à la fois est facteur de déséquilibre social. Il en résulte la nécessité permanente de réduire cette tension entre ordre et désordre, soit par une action interne, propre à l’entreprise, soit par une action externe, relevant de la société, et le plus souvent des deux. Ce qui vaut pour l’entreprise, vaut également pour les techniques. Parce qu’elle est un mode de régulation, d’action, d’intervention entre l’homme et son milieu, la technique est facteur d’ordre. Platon le relevait en calquant le modèle de la Cité sur l’action du « technicus », l’architecte ou le pilote tout particulièrement. Columelle l’observait lorsqu’il vantait les bienfaits de l’agriculture. Diderot, au XVIIIe siècle, en fera de même, lorsqu’il recommandera aux savants d’observer davantage et d’analyser ce qui se passe dans les ateliers. La pensée technocratique, qui réfute le politique, considérée comme naturellement fauteur de désordre, au profit d’une pensée technique « pure » susceptible, au nom de l’efficacité, de remplacer le politique, s’appuie sur cette capacité ordonnatrice des techniques, en y ajoutant l’apparente neutralité dont on pare aisément le fait technique.

Ce que les technocrates oublient, c’est qu’il n’est de fait unilatéral. L’ordre inhérent aux procédures de décision, aux procédures d’action est en soi également facteur de déséquilibre. Déséquilibre physique du fait de la modification du milieu « naturel », de l’environnement ; déséquilibre social, du fait des modifications dans l’ordre de la richesse, du savoir, du pouvoir ; déséquilibre anthropologique, du fait de la possible désacralisation, etc… Sans bien évidemment parler des guerres. C’est là une réalité que l’on connaît bien de nos jours, une réalité envahissante même, bien qu’elle ne soit pas ou peu relié à la technique : il est plus habituel, plus aisé culturellement d’incriminer le social ou l’institutionnel comme fauteur de déséquilibre. Cette réalité est aujourd’hui est à ce point envahissante qu’on tend à négliger le caractère ordonnateur des techniques, une réalité difficile à assumer, il est vrai, du fait des excès commis par la technocratie, et les crimes contre l’humanité qu’elle a commis durant la seconde guerre mondiale notamment.

3) La technique est un système irradiant

Si la technique est facteur de désordre, c’est en partie parce qu’elle est un « système irradiant ». Cette notion, empruntée à François Dagognet, est là pour signifier que toute technique, lorsqu’elle apparaît, ou lorsqu’elle se renouvelle, provoque l’apparition ou le renouvellement de techniques voisines. IL y a irradiation du progrès technique. Ce phénomène a également été appelé « innovations en grappes ». Attention, toutefois, il ne faut pas obligatoirement penser cette capacité du renouvellement à se propager en termes de systèmes. En particulier, il ne faut pas déduire de cette capacité, ce modèle économique, qu’on appelle « diffusionniste ». La propagation du renouvellement technique ne s’effectue pas nécessairement d’un centre (le pays initiateur) vers une périphérie (les pays récepteurs). Contrairement à ce que pense spontanément les sociétés issues de l’occident industriel, on rencontre souvent dans l’histoire des phénomènes de « multifocalisation ». Plus que d’un centre vers une périphérie, le renouvellement technique tend à s’effectuer à partir de plusieurs foyers, et à irradier à des vitesses diverses de propagation, à partir de ces foyers.

4) La technique est autonome

Postuler l’autonomie de la technique, c’est postuler la capacité des techniques à se développer selon leur propre logique et leur propre rythme, et, en tout état de cause, en des logiques et selon des rythmes différents des autres domaines qui structurent une société : les domaines religieux, politiques, sociaux, culturels, économiques, etc. Cette autonomie de la technique et la condition nécessaire et suffisante pour leur observation historique. Mais autonomie ne signifie pas enkystement. Le travail de l’historien consistera donc à isoler cette ligne de développement propre à la technique des autres lignes de développement : religieux, culturels, économiques, financiers, etc…, à en expliquer les modalités, à juger de son dynamisme propre et de sa capacité à entraîner les autres domaines de la sociétés ou au contraire de la capacité de tel ou tel autre domaine de la société à l’entraîner, à lui conférer une dynamique. A tel moment de l’histoire d’une société, le politique sera l’élément dynamique, à tel autre moment, ce sera l’économique ; il peut arriver aussi que ce soit le technique. Cela vaut tout particulièrement pour la distinction entre l’évolution technique et l’évolution économique. Les crises techniques n’ont pas les mêmes modalités, et ne se résorbent pas de la même manière que les crises économiques.

B/ La Nature

Il convient de relativiser deux opinions courantes, qui sont susceptibles de gêner l’approche historique.

1) Relativiser l’opposition Nature/Culture

Opposer Nature à Culture est devenu habituel, depuis les travaux de Claude Levi-Strauss. Et, de fait, opérer cette distinction s’est révélé d’une grande richesse heuristique, pour décrypter les modes de fonctionnement de la parole mythique. Il apparaît maintenant, tout particulièrement avec les travaux de Philippe Descola, que cette opposition doive être relativisée. A condition de considérer sour le terme « culture », le système symbolique dont s'environne tout groupe humain, système organisé qui se transmet et qui sert à organiser les relations au sein du groupe et du groupe avec l'environnement. Elle est donc à la fois (selon les actes du colloque) une représentation, comme construction du réel ; une configuration sémiotique, comme ensemble de règles et de codes ; une dynamique concrète, comme pratique sociale de l'expérience collective d'une société donnée. Plutôt que de considérer l’opposition entre Nature et Culture, il est préférable de considérer que l’homme est, par nature, un être de culture. S’il y avait une opposition à approfondir en termes historiques, ce serait l’opposition entre Nature et artifice, qui a structuré le mode de pensée occidental, et qui a fait l’objet de discussions importantes et de nombreuses argumentations à l’époque qui nous occupe.

2) Relativiser l’emploi du terme Nature

Précisément, l’opposition entre Nature et artifice revit de nos jours, sous la forme revendiquée, voire fantasmée, de la nécessité d’un « retour à la Nature ». Ce qui est sous-entendu ici, est une source de retour aux origines, un retour vers une pureté originelle qui serait celle de la Nature primitive, ou tout simplement campagnarde, par rapport au monde pollué des villes et du péri-urbain industriel. Deux choses ici sont à bien considérer : a) Les travaux en cours sur l’archéologie du paysage et l’histoire de l’environnement met en évidence combien la nature qui nous entoure est à peu près totalement anthropisée. A l’exception de quelques lieux totalement isolés, ou de lieux ayant subi une déprise au XXe siècle et en cours de reboisement, de reconquête par le végétal, le paysage dans lequel nous évoluons actuellement est le fruit d’une mise en valeur qui date pour une grande part de l’époque médiévale ; b) L’idée même de nature, comme l’a bien montré, Robert Lenoble, n’est pas « naturelle » ; elle est le fruit d’une acquisition historique qui s’est effectuée tout particulièrement au XVIIIe siècle. Un rapprochement peut être fait, au minimum communauté de temps et de culture, avec le mouvement de pensée qui a fait émerger le « paysage » dans l’intellectuation.

C/ Le progrès

Ce qui sera dit ici relève de la « généalogie du sujet », chère à Lucien Febvre, cette approche préliminaire, qui consiste à comprendre d’où vient la notion et la question que l’historien se pose, quelle est son histoire. Indispensable à toute étude, elle permet à l’historien de se dégager autant que faire se peut, des présupposés, des lieux communs qui environnent la question, encombrent et gênent l’interrogation.

Précisément : le progrès est l’une des notions qui a structuré la pensée occidentale en général, et la culture française en particulier. On en prendra pour preuves la manière dont s’est structuré le domaine historique, non sur des thématiques, mais sur un découpage chronologique qui s’est démarqué de l’évolution politique pour adopter des critères évolutifs : Renaissance, époque moderne… dont il ne faut pas être totalement dupe. Ce pourquoi, je présenterai rapidement deux approches du progrès, l’une proposée par Jacqueline de Romilly dans son article, « Thucydide et la notion de progrès », qui a bénéficié récemment d’une réédition, l’autre proposé par Henri-Irénée Marrou, dans une analyse qu’il a faite du progrès dans l’œuvre d’Augustin.

1) Les Grecs croyaient-il au progrès ?

L’intérêt de l’analyse de Jacqueline de Romilly, j’entends l’intérêt pour nous, dans le cadre de ce cours, est qu’elle distingue un moment singulier, le Ve siècle, durant lequel, le progrès a été perçu différemment. Différemment par rapport à l’avant, et différemment par rapport à l’après. Car, les Grecs, précise-t-elle d’emblée « n'ont jamais senti le temps comme une perspective ascendante ouverte aux créations humaines. Le monde était pour eux essentiellement stable. Et s'ils parlaient d'évolution, c’était en termes de décadence. Décadence, depuis cet âge d’or décrit par Hésiode, « le premier des textes littéraires relatifs à l’histoire de l’humanité ». Ce thème a jalonné la pensée ancienne, de Platon à Virgile.

A une exception : le Ve siècle. « Le Ve siècle change tout, remue tout ; et l'écho de ces découvertes se fait sentir chez presque tous ses représentants…Peut-être est-ce l'élan de la victoire remportée sur les Mèdes, et la joie d'une cité dont la puissance s'épanouit. En tout cas la littérature athénienne au Ve siècle, s'émerveille tout à coup devant les richesses étonnantes de la civilisation humaine. Il y a, éparses chez les auteurs, de nombreuses notations relatives aux inventions et aux inventeurs de tout ce qui constitue la civilisation : il y a aussi l'idée de ces inventions formant un tout, une suite. Et par contrecoup, mesurant le progrès accompli, les auteurs n'ont pas de couleurs trop noires pour évoquer les premiers âges humains. » Alors, le thème émerge de la misère des temps anciens, décrits en termes de confusion de bestialité et de vie disséminée. La présence de développement similaire chez un peu tous les penseurs, démontre l'existence d'un courant de pensée et d'une mode. Ainsi, l'auteur du traité hippocratique sur l'Ancienne médecine qui pourtant refusait les innovations de nombreux médecins contemporains, parle constamment de recherches, d'inventions, de découvertes : « la façon de vivre actuelle, on ne l'a découverte et élaborée selon moi, que dans un longue période de temps. »

Jacqueline de Romilly montre alors, au travers de l’œuvre de Thucydide, la présence de ces idées nouvelles, puis leur déclin, et le retour vers l’appréhension du passé récent, celui de la gloire athénienne, ce que nous appellerons « le siècle de Périclès », comme un nouvel âge d’or.

Les idées nouvelles sont présentes tout particulièrement dans le texte de Thucydide connu sous le nom d’Archéologie. Dans l’Archéologie, « le problème est simple » : « la thèse soutenue par Thucydide est une affirmation claire, cohérente et sans ambages, du progrès. » Les progrès s’y succèdent sous la forme, non d’une série d’inventions successives isolées les unes des autres, mais d’une évolution continue et générale, entraînant tout, toujours dans le même sens. La confiance éclate pour une méthode nouvelle fondée sur la raison, en des termes « étrangement voisins » de ceux qu’emploie l’auteur de l’Ancienne médecine célébrant la recherche médicale et les découvertes de la médecine. Le vocabulaire est le même, et par-delà le vocabulaire, l’idéal scientifique.

Il en va différemment dans la Guerre du Péloponnèse. Car, l’historien, qui ne parle jamais de « technè politikè », ne croit pas au progrès moral ; et à l’instar de la plupart des auteurs du Ve siècle, y compris ceux qui parlent de progrès, jamais, il ne considère l’avenir. « Son œuvre nous montre jusqu’où un homme de cette époque pouvait mener l’idée du progrès ; mais elle nous montre aussi où se fait le retournement, dont l’effet se fera sentir dans tout le IVe siècle. » Dans son grand-œuvre, Thucydide ne dit pas explicitement que le progrès se retourne contre l’homme. Il le montre. Il montre que le progrès des techniques militaires aboutit au progrès des guerres et que la guerre est un maître violent, dont les effets sur l’homme sont désastreux. Pour lui, cela relève de la nécessité, de l’anagkè. Ce même besoin qui stimule le progrès technique devient l’agent de la démoralisation humaine. « Non seulement Thucydide ne suggère nulle part l’idée d’un avenir ouvert, mais qu’encore, les faits qu’il rapporte, le vocabulaire qu’il emploie, les arguments qu’il prête à ses orateurs, tout implique résolument l’idée d’une grandeur vouée à périr, d’une grandeur suivie de décadence. ». Cela ne le rend pas pessimiste. La pensée fondatrice est celle du balancement apogée / déclin.

2) Le Progrès chez Augustin

La caractéristique de la notion de progrès répond à une logique téléologique. Elle place l’avenir dans une position de perpétuelle amélioration. Mais, là encore, rien d’inné, bien au contraire. La notion de progrès puise pour une part non négligeable, sont origine dans la pensée chrétienne, qui en a étayé l’élaboration et dont elle s’est nourrie. Henri-Irénée Marrou analyse la notion de progrès chez Augustin (354-430). Pour l’évêque d’Hippone, dont le grand œuvre, rappelons-le La Cité de Dieu, a été le fruit du sac de Rome par les Goths en 410 et du choc culturel provoqué par ce désastre, le progrès, c’est la croissance spirituelle de l’humanité, sa capacité à s’orienter vers le bien, vers le bonheur, le salut. « C’est le premier sens donné à l’histoire », conclut H. –I. Marrou.

Cette notion du progrès, telle que la théorise Augustin, concerne à la fois l’individu et la collectivité, plus exactement elle concerne l’individu en tant que partie intégrante d’un corps, d’une communauté. D’où il résulte que le progrès est nécessairement harmonieux ; il engendre l’harmonie.

Mais Augustin reste un homme de son temps. Il n’y a pour lui de progrès que spirituel. La philosophie d’Augustin est une philosophie de l’essence, une philosophie de l’être et non une philosophie du devenir. Les œuvres de l’homme sur terre ne sont, en regard, que des « instrumenta temporalia ».Elles servent à réaliser le projet divin, savoir le salut de l’humanité, qui se matérialisera lors de la « parousia », le retour glorieux du Christ sur terre.

II. Les postulats de travail

Les postulats qui fondent ce cours sont donc les suivants :

A/ le progrès est à la fois un fait et une notion

Et cette notion est susceptible de se transformer en idéologie. L’hypothèse à vérifier à ce propos est la suivante : a) il y eut d’abord prise de conscience progressive qu’un progrès est possible historiquement, b) cette idée première s’est transformée en cette autre idée qu’une société évoluée, digne d’être considérée comme telle, est par essence, intrinsèquement, une société qui progresse ; c) cela a conduit à cette troisième idée selon laquelle le progrès fonde l’évolution des sociétés.

B/ L’émergence de cette notion s’inscrit au cœur d’une réflexion historique entre nature et technique

C’est le fruit d’une analyse historiquement datée, historiquement développée de la relation établie par les hommes entre nature et technique.

C/ La prise de conscience de l’action technique de l’homme, de sa relation technique à son environnement, de la nature même de la technique, s’est effectuée principalement entre XVIe et XVIIIe siècle.

Cela ne signifie pas qu’une telle réflexion n’a pas existé auparavant. Cela signifie que c’est à ce moment, dans ce laps de temps, que cette réflexion s’est structurée de manière massive, au point de devenir un mode de pensée, une manière de penser le monde, une philosophie active en somme, qui deviendra ensuite, au XIXe siècle, la « philosophie spontanée » des acteurs du développement industriel, entrepreneurs, administrateurs, penseurs, gouvernants.

III. Survol des écrits fondateurs

Il n’est pas question ici de « bibliographie » au sens habituel du terme. Vous trouverez la liste des ouvrages contemporains qui traitent des diverses questions en tête de chacune des leçons, et je prendrais alors le temps de vous les présenter. Tout juste, je vous propose un survol des grands écrits philosophiques qui ont jalonné cette histoire de la relation Nature / Technique / Progrès et qui ont contribué à la constituer, du XVIe siècle à nos jours. Je me contenterai ici de présenter chacun d’eux d’un courte paragraphe, pour situer leur importance, et attiser votre curiosité, du moins je l’espère.

A/ Entre XVIe siècle et XVIIIe siècles : le renversement

Ce moment de la pensée européenne fut par excellence celui du renversement de la relation Anciens-Modernes, que marque en France la Querelle des Anciens et des Modernes, à la fin du XVIIe siècle.

Francis Bacon. 1561-1626. Homme d’Etat et philosophe. Son ambition a été de rompre avec la tradition aristotélicienne et scholastique. Il a renouvelé l’ordre des sciences en proposant une classification basée sur la distinction des facultés de l’âme : histoire (mémoire), poésie (imagination), philosophie (raison), et il a fait de la connaissance scientifique la recherche des causes naturelles des faits. Peu connu chez nous, Bacon est un penseur majeur du monde anglo-saxon, l’équivalent de Descartes dans la culture française. Dans son essai, De augmentiis…, qui fut d’abord écrit en latin, puis en anglais (Of advancement of learning), il définit le progrès technique, et le présente comme le fondement des progrès réalisé par l’humanité.

Diderot. 1713-1784. Diderot s’est appuyé sur la pensée de Bacon lorsqu’il s’est lancé dans l’entreprise encyclopédiste. Considérant ce qui était selon lui l’infinie capacité des techniques à s’améliorer, il a préconisé la mise à disposition des techniques par le biais de l’écrit, et la mise au point d’écrits qui les décrivent de manière raisonnée, dans une perspective qu’on qualifierait aujourd’hui de « technologique ».

Condorcet. 1743- 1794. Condorcet est entré à l’Académie des Sciences en 1769 après avoir écrit un Essai sur le calcul intégral (1765) et un autre sur Le problème des trois corps (1767) ; il en devint le Secrétaire. Disciple des physiocrates, il rédigea les articles d’Economie politique dans l’Encyclopédie. Député à la Législative et à la Convention, il fut l’un des artisans de la constitution Girondine, et proposa un projet de réforme de l’instruction publique. Dans l’Esquisse d’un tableau des progrès de l’esprit humain, écrit alors qu’il se savait condamné par les Montagnards, il défend l’idée du développement indéfini des sciences, et déplace la capacité à progresser de la matérialité technique vers l’aptitude intellectuelle. Le progrès devient « perfectibilité ».

B/ Au XIXe siècle : l’unilatéralité

Siècle de l’industrie triomphante, le XIXe siècle fut aussi celui du positivisme, du rationalisme, et de la foi sans faille en la capacité des sociétés à progresser, grâce à la science.

Henri (Comte de) Saint-Simon. 1760-1825. St-Simon a plaidé pour une société fondée sur la science, la technique et l’industrie. Fondateur de la pensée « industrialiste », il a profondément influencé l’action des ingénieurs, entrepreneurs, hommes d’Etat (Napoléon III) et « intellectuels » du XIXe siècle. C’est à Saint-Simon que l’on doit, entre autres, le terme prolétariat.

Auguste Comte. 1798-1857. Polytechnicien (1814-1816). Secrétaire de St-Simon (1817-1824). Comte considère qu’il faut réorganiser la société en faisant de la politique une science positive appuyée sur l’étude des lois qui régissent les faits. L’évolution sociale, à ses yeux, se suit trois stades : le stade théologique et militaire, le stade métaphysique et légiste, le stade positif et industriel. Comte évolua vers un positivisme religieux, avec la devise « l’Amour pour principe, l’ordre pour base, le Progrès pour but ». Philosophie ambiante des XIXe et XXe siècle, fille du St-Simonisme et son complément, la pensée positiviste lie le progrès au développement de la pensée scientifique, dont il fait la référence absolue aux dépens de tout autre mode de pensée, jugé inférieur, y compris notons-le, la pensée technique, ravalée au rang d’application de la science.

C/ Au XXe siècle : la déstabilisation

On mesurera à l'énoncé combien les philosophes du XXe siècle ont travaillé à briser le mode de pensée évolutionniste et unilatéral qui s’était développé au XIXe siècle, combien aussi, ils se sont trouvés en porte-à-faux avec l’évolution historique, y compris dans leurs choix politiques (Martin Heidegger).

Henri Bergson. 1859-1941. Collège de France, 1900-1914, président de la commission internationale de coopération intellectuelle à Genève jusqu’en 1925. Bergson propose une approche autrement plus nuancée de l’évolution, et je recommande tout particulièrement à cet égard, son recueil d’essais et de conférences, intitulé La pensée et le mouvant, publié en 1934. A contrario du mode de pensée positiviste, le philosophe défend l’idée qu’aucune considération sur l’avenir ne peut s’établir efficacement, durablement sans une prise en compte du passé.

Gaston Bachelard. 1884-1962. Postier puis universitaire, Bachelard enseigna à la faculté de Dijon (1930-1940) puis à La Sorbonne. Analysant les conditions de la connaissance scientifique, il soutint que celle-ci ne progresse que par les obstacles épistémologiques et montre qu’au monde de la rationalité, s’oppose l’univers complémentaire de l’imagination symbolique et symbolique. On lira à cet égard La psychanalyse du feu (1937) et La Philosophie du Non.

Martin Heidegger. 1889-1976. Disciple de Husserl, il eut pour élève Anna Harendt. Recteur de l’université de Fribourg-en-Brisgau en 1933-1934, il défendit le national-socialiste et adhéra au parti nazi. Dans la lignée de la phénoménologie, sa philosophie est une ontologie qui définit l’être par sa capacité à Etre-là (le Dasein), c'est-à-dire à Etre-dans-le-Monde., une philosophie du Dasein de l’« Etre-là ». C’est-à-dire que l’homme n’est vraiment homme qu’en s’assurant par la connaissance et l’action la domination du monde. Toute compréhension de l’être passe donc par une analyse de sa relation au monde, par une description de sa vie quotidienne, fondements de la temporalité et de l’historicité.

Jacques Ellul. 1912-1944. Ellul fut moins un « technophobe », comme il est trop souvent dit que le premier à avoir pensé la technique en tant que telle, à l’avoir déterminée comme principe autonome, du moins suffisamment autonome pour modifier l’environnement – ce qui est une évidence, et les modes de pensée et de structuration sociale. Le premier aussi à avoir postulé la tendance des techniques à faire système. En quoi, il inspira Bertrand Gille. Le fait que cette analyse soit considérée comme une vision négative de la technique reste à analyser.