Wednesday, February 15, 2006

Nature et technique, Introduction

Histoire de la notion de progrès, XVIe-XVIIIe siècle
CM L3

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Ce cours n’est pas « internaliste », c'est-à-dire qu’il ne s’intéresse pas aux techniques en soi. Mon but, ici, n’est pas de vous apprendre le fonctionnement et l’évolution de la machine à vapeur par exemple, les modes des construction et la typologie des fours, des roues et des moulins, la manière dont on a exploité les gisements miniers et obtenu du verre, du métal, ou la mécanisation de l’industrie textile d’Oberkampf à Prouvost. Mais, il n’est pas non plus « externaliste », c'est-à-dire qu’il ne s’en tient pas aux marges de la technique : il n’a pas pour objet d’expliquer la technique, la manière dont les techniques ont progressé en se situant en dehors d’elles, à partir de l’économie ou du social par exemple.

C’est plutôt une tentative pour penser en termes d’ « Histoire culturelle des techniques », en prenant pour objet la pensée technique. La pensée technique, c’est cette manière qu’à l’homme, l’individu, l’être social, de construire un discours à propos et autour de la technique. Comment l’homme historiquement a appris à construire des énoncés techniques, comment aussi le développement technique l’a amené à modifier sa vision du monde.

Ce que je me propose de voir avec vous, c’est la manière dont s’est construite la notion de progrès, dans le monde occidental, en Europe, tout particulièrement. Voilà donc ce que je voudrais vous démontrer , chemin faisant : d’une part que la notion de progrès est une notion construite ; d’autre part, que cette idée que nous avons du progrès n’est pas un invariant, loin s’en faut. Au contraire, elle est historiquement datée, elle caractérise une façon de penser, et tout particulièrement la manière de penser du monde occidental.

J’attire toutefois votre attention sur ce fait : caractériser n’est pas obligatoirement singulariser, une caractéristique n’est pas forcément une singularité. En d’autres termes, seul une approche comparatiste pourrait dire si cette manière de penser le progrès autour du progrès technique, qui caractérise le mode de pensée occidental, l’a aussi singularisé ; si l’Occident fut seul à appréhender le progrès, et plus généralement la relation entre Nature et Technique de cette manière.

La question relève de cette période que l’on appelle en France, la période moderne. Et cela de pour deux raisons, l’une qui tient à la discipline historique, l’autre qui tient à l’évolution historique proprement dite.

Il faut plutôt se méfier de la première raison, celle qui relève de la discipline proprement dite, j’entends par là la manière dont s’est structurée en France l’approche historique. Je l’évoquerai par un exemple qui, à beaucoup d’égards, choquera. Même si cela n’est pas obligé, il est relativement naturel qu’un historien des techniques qui travaillent principalement sur le monde médiéval n’envisage pas le domaine qu’il travaille de la même manière qu’un historien des temps modernes. Ceci tient en particulier aux présupposés initiaux qui environnent l’approche historique, ces présupposés que l’historien doit mettre à jour, démasquer et dont, autant que faire se peut, il doit s’émanciper, s’affranchir.

Or, les présupposés ne sont pas exactement les mêmes pour l’histoire médiévale et pour l’histoire moderne. L’affaire est bien connue : tandis que l’histoire Moderne aborde de front le problème de la nouveauté, du renouvellement, de la modernité donc, d’où elle tire son nom, sa dénomination, l’histoire médiévale, elle, dut affronter cette idée que le Moyen Age fut une époque de moindre développement, d’étiage technique entre les hauts niveaux de l’époque romaine et ceux de la Renaissance et des Grandes Découvertes. L’idée, certes moins répandue il est vrai désormais, mais il n’est pas certain qu’elle ne soit encore opérante par une sorte de fixation historique du besoin anthropologique de sauvagerie.

Elle place les historiens médiévistes en position de défensive, de ré-estimation de la période qu’ils étudient. A l’inverse l’approche la plus courante de l’époque moderne, est celle qui la place à la fois pour une Renaissance de la pensée, et pour une époque fructueuse en découvertes et en inventions. Ainsi les modernistes auront tendance s’ils n’y prennent garde à considérer que les faits qu’ils décrivent commencent dans la période qu’ils étudient, dans une sorte de syndrome du commencement. Tandis que les historiens médiévistes auront tendance, s’ils n’y prennent garde, à démontrer la qualité inventive des acteurs de leur période.

Mais considérer l'histoire du progrès à partir de l'époque moderne tient aussi et surtout au fait que l’une des questions que s’est posée le XVIe siècle européen, fut la maîtrise, disons généralisée et laïque, des outils de pensée. Il n’est pas douteux que l’élan premier de ce mouvement de pensée fut donnée par l’imprimerie. Mais la mise au point d’une artillerie performante, canons, mousquets, arquebuse, eut aussi pour effet de renouveler l’approche technique. Ainsi, l’époque moderne se distingue-t-elle moins par sa capacité inventive, que par la mise au point d’inventions qui vont modifier de manière radicale les pratiques et les comportements, les manières de faire et de pensée : l’imprimerie au premier chef, l’artillerie aussi furent de ces innovations que les économistes qualifient d’innovations radicales ou révolutionnaires. Et, comme s’il fallait prendre la mesure de cette radicalité technique, les penseurs de l’époque moderne, on dirait aujourd’hui les intellectuels, s’essayèrent à définir la approche raisonnée de l’action humaine.

Cela se manifeste aux œuvres remarquables qui naissent alors : Jean Bodin invente le concept de souveraineté, Jean de Malestroit donne la première explication économique à la dépréciation des monnaies, Agricola écrit le De re metallica, etc.. Bacon réfléchit à l’avancement des connaissances. Cela se manifeste aussi, comme nous le verrons, à la multiplication des ouvrages qui cherchèrent à « réduire en art » des pans entiers de la pratique quotidienne, toute sorte de pratique depuis l’escrime jusqu’à la prière, la danse jusqu’à l’architecture.

Ceci dit, faut-il comprendre que tout ce qui relève du progrès, relève strictement de la construction intellectuelle, faut-il considérer qu’il ne s’agit que d’une représentation du monde ? Je ne le pense pas. En fait, du point de vue de l’histoire, ou si l’on veut du point de vue de l’historien des techniques, il faut distinguer deux niveaux de réalité. Le premier niveau est celui que l’historiographie anglo-saxonne qualifie de « factuel » : objectivement, le progrès technique existe-t-il ? Une société est-elle capable de progresser, et certaines sociétés, certaines contrées, certaines régions, nations progressent-elles plus rapidement que d’autres, à un moment donné, sont-elles susceptibles de progresser plus rapidement que d’autres à un moment donné ? La réponse est oui. Tout société avance ou recule, ou stagne sur la ligne du progrès technique, et cela de manière objective, je veux dire : qu’elle en ait ou non conscience, quelle que soit la représentation, on dira pour les sociétés complexes, l’idéologie qu’elle développe, qu’elle déploie à cet égard. Bien sur, cette relation objective, factuelle, des sociétés au progrès technique est analysable historiquement ; c’est l’un des objets, et sans doute, l’un des objets essentiels de l’histoire des techniques.

Encore convient-il de ne pas être dupe de cette aptitude au progrès. D’où la nécessité d’envisager également, de faire porter le regard historique, au-delà des faits proprement dits, sur les représentations qui environnent ces faits et les accompagnent. Ces représentations peuvent être déployées consciemment par les sociétés, mais il est tout à fait possible aussi qu’elles relèvent de l’inconscient collectif, de ce qu’une société se raconte sans complètement se le dire, sans complètement accepter qu’elle se le raconte.

Voilà pourquoi nous allons nous intéresser à la manière dont les hommes des XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles ont progressivement constitué la notion de progrès ; comment aussi cette notion de progrès a été élaborée en travaillant la relation entre Nature et Technique. Pour ce faire, nous envisagerons beaucoup de notions. C’est même l’objectif : comprendre que les notions qui environnent et structurent la notion de progrès se sont progressivement élaborées au cours des siècles en Europe. Cela n’en fait pas un cours de philosophie. L’approche est résolument historique. D’une part, parce que les outils d’analyse dont nous allons user sont les outils de l’historien et non ceux du philosophe. L’approche est chronologique et les notions sont présentées, analysées dans leur contexte historique, et non pour elles-mêmes, et ce que l’on va chercher à comprendre précisément est la manière dont elles sont le fruit du contexte historique, et comment en retour, elles ont marqué, influencé modifié ce contexte. D’autre part, parque que l’histoire est au cœur du débat : la question étant moins de savoir ce que sont ces notions en elles-mêmes, en quoi elles sont des outils de pensée (objet de la philosophie) que de comprendre comment elles se sont construites, comment elles ont été élaborées, en quoi elles ont constitué (ou non) des réponses en tout ou partie aux questions posées, ou perçues, à tel moment, comment elles ont évolué aussi.

Une autre précaution oratoire s’impose qui relève cette fois des limites données à l’étude. On ne parlera pas, ou on parlera peu des siècles de l’industrialisation proprement dite, des XIXe et XXe siècles. Il ne faudrait pas en conclure que la notion de progrès s’est construite entre XVIe et XVIIIe siècle, et qu’ensuite elle ne fut qu’utilisée. L’énoncé même de cela en montre l’absurdité : la notion de progrès n’a cessé de se constituer, de se modifier, et cela, particulièrement tout au long du XIXe siècle. On en prendra pour preuve, le darwinisme, sans doute l’une des élaborations les plus achevées en la matière. Et la compréhension de la relation de l’homme à la nature et à la technique s’est considérablement modifiée au XXe siècle. C’est donc par défaut que ne sera abordée ici que la première partie de cette histoire.

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